4.1 Les devoirs envers le public : primauté de la vie, de la santé, de l'environnement et des biens

Key Takeaways

  • La protection du public est la principale fonction de l'Ordre (art. 23 C.p.) et le fondement des devoirs de l'ingénieur.

  • L'article 2.01 exige de tenir compte, dans tous les aspects de son travail, des conséquences de ses travaux sur l'environnement et sur la vie, la santé et la propriété de toute personne.

  • L'article 2.02 exige d'appuyer toute mesure susceptible d'améliorer la qualité et la disponibilité de ses services professionnels; l'article 2.05, de favoriser l'éducation et l'information.

  • Les pressions de coûts ou d'échéancier ne justifient jamais de réduire les marges de sécurité exigées par les codes et normes.

  • Une décharge contractuelle signée par le client ne libère pas l'ingénieur de ses obligations déontologiques.

Last updated: October 2026

Le fondement juridique : la mission de protection du public au Québec

Au Québec, la pratique professionnelle n'est pas un simple commerce régi par la liberté contractuelle ou la seule loi du marché. Elle s'inscrit au sein d'un cadre législatif rigoureux régi par le Code des professions (RLRQ, c. C-26). L'article 23 de cette loi fondamentale établit sans ambiguïté la mission exclusive de chaque ordre professionnel, y compris l'Ordre des ingénieurs du Québec (OIQ) :

« Chaque ordre a pour principale fonction d'assurer la protection du public. À cette fin, il doit notamment contrôler l'exercice de la profession par ses membres. »

Ce principe consacre un véritable contrat social entre la collectivité québécoise et le corps des ingénieurs. En contrepartie d'un privilège d'exclusivité — l'octroi d'un titre réservé et d'un champ d'exercice exclusif garanti par la Loi sur les ingénieurs (RLRQ, c. I-9) —, l'ingénieur assume l'obligation juridique et morale d'agir à titre de fiduciaire impartial de la sécurité publique. Cette délégation étatique confère aux normes déontologiques une force exécutoire d'ordre public, ce qui signifie qu'aucun contrat privé, accord de confidentialité ou directive hiérarchique ne saurait y déroger.

L'article 2.01 du Code de déontologie : L'obligation suprême

La section II du Code de déontologie des ingénieurs (RLRQ, c. I-9, r. 6), intitulée « Devoirs et obligations envers le public », compte cinq articles (2.01 à 2.05). Le premier, l'article 2.01, est le plus cité :

« Dans tous les aspects de son travail, l'ingénieur doit respecter ses obligations envers l'homme et tenir compte des conséquences de l'exécution de ses travaux sur l'environnement et sur la vie, la santé et la propriété de toute personne. »

Une lecture attentive de ce texte fait ressortir quatre éléments :

  1. L'universalité de l'application (« Dans tous les aspects de son travail ») : L'obligation ne se cantonne pas aux calculs structuraux ou à la supervision directe d'un chantier. Elle englobe sans exception la planification préliminaire, la rédaction de devis d'appel d'offres, l'évaluation financière de projets, la gestion opérationnelle, l'entretien des équipements industriels, les audits environnementaux, la recherche appliquée et les avis d'experts. Même dans des rôles de direction ou de conseil stratégique, l'ingénieur demeure assujetti à cette exigence.
  2. Le caractère impératif (« doit tenir compte ») : L'emploi du verbe devoir exclut toute discrétion. Il ne s'agit ni d'un souhait bienveillant ni d'un objectif de compromis, mais d'une obligation de diligence : l'ingénieur doit réellement considérer ces conséquences. L'ingénieur doit être en mesure de démontrer qu'il a effectivement analysé et pesé les risques avant de sceller une décision.
  3. Les intérêts protégés (« obligations envers l'homme », « l'environnement », « la vie, la santé et la propriété ») : l'article vise d'abord la personne humaine, mais aussi l'environnement et les biens. La protection de la propriété, qu'elle appartienne au client, à l'État ou à des tiers, découle de la prévention des défaillances et des sinistres.
  4. La portée illimitée des bénéficiaires (« de toute personne ») : Le devoir ne se limite aucunement aux signataires d'un contrat commercial. Il protège les usagers anonymes d'un pont, les résidents voisins d'une usine chimique, les travailleurs d'un chantier de construction, et même les générations futures qui hériteront des infrastructures conçues aujourd'hui.

La primauté absolue de l'intérêt public face aux pressions économiques

L'un des défis les plus constants de la pratique contemporaine de l'ingénierie réside dans la gestion des tensions entre les exigences déontologiques et les contraintes économiques. Les projets sont fréquemment confrontés à des dépassements de coûts, des retards d'approvisionnement ou des impératifs de rentabilité imposés par des investisseurs ou des élus.

Face à ces tiraillements, la doctrine et la jurisprudence disciplinaire du Conseil de discipline de l'OIQ et du Tribunal des professions sont constantes et catégoriques : l'intérêt public prime toujours, de manière inconditionnelle, sur les considérations de rentabilité financière, d'échéancier commercial ou d'intérêt personnel du client ou de l'employeur.

Un ingénieur ne peut jamais invoquer le risque de pénalités contractuelles de retard, la crainte d'un licenciement ou la survie financière de son entreprise pour justifier une réduction des marges de sécurité ou l'omission d'essais de contrôle indispensables. La subordination du jugement technique à des impératifs économiques constitue une faute déontologique majeure, passible de sanctions disciplinaires sévères pouvant aller jusqu'à la radiation temporaire ou permanente du tableau de l'Ordre.

Type d'exigence / PressionDemande du client ou de l'employeurObligation déontologique de l'ingénieur (art. 2.01)
Coûts de matériauxRéduire l'épaisseur d'éléments structuraux en acier ou remplacer par un grade inférieur non certifié pour économiser $150 000.Refuser catégoriquement toute altération diminuant les coefficients de sécurité sous les normes du Code de construction du Québec.
Échéancier critiqueDécoffrer une dalle de béton avant l'atteinte de la résistance minimale prescrite pour devancer une date d'inauguration.Interdire le décoffrage prématuré tant que les essais de compression sur éprouvettes n'ont pas validé la résistance requise.
Contrôle de la qualitéSupprimer 50 % des radiographies sur des soudures de conduites de gaz sous haute pression pour comprimer les dépenses.Maintenir le taux intégral de contrôles non destructifs exigé par les normes de sécurité en vigueur (ex. norme CSA Z662).
Responsabilité juridiqueExiger que l'ingénieur signe une décharge contractuelle exonérant le promoteur de ses devoirs de sécurité.Considérer une telle clause comme nulle et de nul effet au plan disciplinaire ; l'ingénieur demeure personnellement responsable de ses actes.

L'article 2.02 : Le devoir d'action proactive et d'amélioration

La responsabilité de l'ingénieur envers le public ne se limite pas à s'abstenir de nuire. Les articles 2.02 à 2.05 complètent l'article 2.01 :

« L'ingénieur doit appuyer toute mesure susceptible d'améliorer la qualité et la disponibilité de ses services professionnels. » (art. 2.02)

  • Art. 2.03 : lorsqu'il considère que des travaux sont dangereux pour la sécurité publique, l'ingénieur doit en informer l'Ordre ou les responsables de ces travaux (voir la section 4.3).
  • Art. 2.04 : il ne doit exprimer son avis sur des questions d'ingénierie que si cet avis est basé sur des connaissances suffisantes et sur d'honnêtes convictions (voir la section 4.2).
  • Art. 2.05 : il doit favoriser les mesures d'éducation et d'information dans le domaine où il exerce.

Appuyer l'amélioration de la qualité et de la disponibilité des services professionnels se traduit concrètement par :

  • La participation à l'élaboration et à la révision des normes techniques (comités du Bureau de normalisation du Québec — BNQ, de l'Association canadienne de normalisation — Groupe CSA, ou de l'ISO) ;
  • Le signalement constructif d'ambiguïtés ou de lacunes réglementaires auprès des organismes de réglementation tels que la Régie du bâtiment du Québec (RBQ) ou la Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) ;
  • L'adoption d'approches préventives dès la phase de conception (principe de sécurité intrinsèque ou prevention through design) ;
  • La transmission du savoir et la formation continue des pairs et de la relève en matière de prévention des accidents.

Dilemmes éthiques classiques en génie québécois

Pour le candidat à l'examen professionnel, la compréhension de la déontologie doit dépasser la simple mémorisation des articles et s'incarner dans la résolution concrète de scénarios conflictuels réels.

Cas clinique 1 : Le compromis sur les coefficients de sécurité structuraux

Un ingénieur en structure conçoit une passerelle piétonne aérienne reliant deux édifices commerciaux à Montréal. En cours de conception détaillée, les estimations budgétaires révèlent un dépassement financier de 12 %. Le gestionnaire de projet, sous forte pression de la direction, convoque l'ingénieur et lui demande de réduire de 20 % les facteurs de sécurité appliqués aux charges dynamiques dues au vent et aux foules, en plaidant que les événements climatiques extrêmes modélisés sont « hautement improbables ».

Analyse déontologique : L'ingénieur doit refuser formellement cette directive. Les coefficients de sécurité prescrits par le Code national du bâtiment et les normes CSA ne sont pas des suggestions négociables, mais des marges de tolérance indispensables pour pallier la variabilité des matériaux, les incertitudes de modélisation et les sollicitations imprévues. Réduire volontairement ces coefficients expose la vie des usagers à un péril inacceptable et constitue une violation flagrante de l'article 2.01. L'ingénieur doit expliquer par écrit à son gestionnaire les risques techniques inhérents et proposer des alternatives d'optimisation légitimes (ex. rationalisation des finis architecturaux non structuraux ou phasage de certains aménagements).

Cas clinique 2 : La livraison hâtive d'un système de contrôle critique

Un ingénieur en automatisation et logiciel industriel est responsable du système d'arrêt d'urgence (Safety Instrumented System — SIS) d'une usine de traitement d'eau potable. Le calendrier contractuel prévoit une pénalité de retard de $20 000 par jour ouvrable si le système n'est pas opérationnel le 1er novembre. Le 28 octobre, lors des essais d'intégration, l'ingénieur découvre un bogue logiciel aléatoire provoquant, dans 3 % des cas de surpression, un blocage de l'ouverture des vannes de décharge. L'entrepreneur général et le client insistent pour que l'ingénieur livre le système tel quel et applique un correctif ultérieurement en exploitation.

Analyse déontologique : Accepter une mise en service alors qu'un système d'arrêt d'urgence présente une défaillance critique viole directement les devoirs envers le public. Même si la probabilité de surpression est faible, une défaillance lors d'un pic de pression pourrait entraîner l'éclatement d'une conduite maîtresse, inondant les galeries de traitement et risquant de blesser gravement les opérateurs ou de contaminer le réseau d'eau potable. L'ingénieur doit interdire la mise en service, refuser de signer l'attestation de conformité et consigner formellement les résultats d'essais défectueux jusqu'à la résolution complète de l'anomalie.

Grille pratique en situation de pression

La démarche éthique de l'OIQ (section 2.1) s'applique bien aux conflits entre pressions opérationnelles et sécurité publique. En pratique, l'ingénieur peut procéder ainsi :

  1. Qualification objective des faits techniques : Recueillir les données empiriques, inspecter personnellement les lieux ou les calculs, et éliminer toute rumeur ou spéculation non vérifiée.
  2. Identification des personnes et des biens menacés : Cartographier précisément qui peut être blessé ou lésé en cas de défaillance (travailleurs, grand public, riverains, environnement).
  3. Validation au regard des normes et de la loi : Comparer la situation avec les exigences du Code de déontologie, les normes CSA/BNQ obligatoires et les règlements provinciaux (Code de construction, Loi sur la qualité de l'environnement).
  4. Prise de position écrite et transparente : Formuler une recommandation technique claire, refuser tout compromis illégal et consigner l'ensemble des échanges par écrit pour assurer une traçabilité intégrale.
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Ordre de priorité des intérêts selon l'OIQ : le public, le client, puis soi-même
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Lors de la réalisation d'un projet d'infrastructure routière, un promoteur privé exige de l'ingénieur en structure qu'il réduise l'épaisseur du tablier en deçà des exigences des normes du ministère des Transports afin d'éviter un dépassement budgétaire majeur. Quelle est l'obligation stricte de l'ingénieur selon le Code de déontologie des ingénieurs ?

A

Refuser de modifier les plans et maintenir la conformité aux normes applicables, puisque la sécurité du public prime les intérêts financiers du client.

B

Accepter la modification demandée si le promoteur signe une décharge complète de responsabilité juridique et financière en faveur de l'ingénieur et de sa firme.

C

Proposer un compromis réduisant l'épaisseur de moitié et consigner le désaccord dans une note interne confidentielle transmise à son employeur seulement.

D

Transmettre immédiatement le dossier aux médias locaux avant même d'avoir formalisé son refus par écrit auprès du promoteur.

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Un ingénieur mécanique chargé de la mise en service d'un système de ventilation industrielle dans un complexe souterrain constate que les détecteurs de monoxyde de carbone sont sous-dimensionnés. Son supérieur hiérarchique lui ordonne d'apposer son sceau sur les plans d'attestation pour respecter l'inauguration prévue le lendemain. Que doit faire l'ingénieur ?

A

Apposer son sceau en ajoutant une mention manuscrite déclinant toute responsabilité en cas d'asphyxie des occupants.

B

Refuser de sceller et de signer l'attestation tant que le système ne répond pas aux exigences de sécurité pour la santé des occupants.

C

Apposer son sceau et aviser verbalement les responsables du bâtiment de ne pas ouvrir le complexe au public.

D

Déléguer la signature des plans à un technicien ou à un stagiaire qui n'est pas soumis aux mêmes règles disciplinaires.

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L'article 2.02 du Code de déontologie des ingénieurs impose d'appuyer toute mesure susceptible d'améliorer quoi ?

A

La rentabilité de l'entreprise qui emploie l'ingénieur et la compétitivité de ses soumissions

B

La qualité et la disponibilité des services professionnels de l'ingénieur

C

La rapidité de délivrance des permis municipaux et des autorisations gouvernementales

D

La notoriété de l'Ordre auprès des employeurs et des établissements d'enseignement

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